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Joséphine Baker

Image de J Baker dans une robe de Pierre Balmain

 

Etant moi-même africaine et ayant passé vingt en France, j’ai naturellement ressenti des affinités avec des individus qui avaient vécu une telle expérience. C’est là où je me suis rendue compte que de nombreux artistes afro-américains, que ce soit dans le domaine du spectacle, de la littérature, de la musique, de la mode, avaient séjourné en France allant même jusqu’à s’y établir.

J’aimerais aujourd’hui vous présenter la première, la plus emblématique de toutes les afro-américaines qui sont passés par la France, celle qui influencera et marquera l’histoire : Joséphine Baker.

 

Joséphine Baker.
Joséphine enfant. Google images

 

Il est bon de rappeler ses origines et son parcours jusqu’à son arrivée en France à Cherbourg en octobre 1925.  Elle nait aux Etats-Unis, à Saint Louis dans le Missouri, le 3 juin 1906 d’une mère orpheline adoptée par un couple d’anciens esclaves. Elle est l’ainée d’une fratrie de quatre et à huit ans, en plus de l’école, commence à faire des ménages chez les familles blanches aisées pour nourrir ses frères et sœurs. Une de ses patronnes lui brûle la main avec sa cigarette pour la punir d’avoir mis trop de savon dans la lessive. A douze ans elle quitte l’école et devient une enfant de la rue. Elle dort sur des cartons dans la rue et ne dédaigne pas les poubelles pour se nourrir. Elle survit en dansant aux coins de rue. A treize ans elle se marie et divorce à quatorze. Elle se remarie à quinze et joint une troupe de rue, la « Jones Family Band ». La troupe décroche un contrat à New-York. Joséphine part à New-York, elle a seize ans.

Très vite, non seulement elle joue à Broadway, notamment dans la première comédie musicale avec une troupe composée entièrement de noirs « Shuffle Along » qui eut un immense succès, mais aussi, ce qui est peut-être encore plus étonnant, rejoint le groupe d’artistes du mouvement « Harlem Renaissance » en compagnie de Du Bois, Langston Hughes, Duke Elington, Zora Neale Hurston, pour ne citer qu’eux, et fait partie de cette avant-garde afro-américaine qui marque la littérature, la peinture, le spectacle, la musique et les droits civiques en ce début du XX° siècle.

 

: Josephine Baker at age 16,
Josephine Baker at age 16. Google images

 

A New-York elle fait la connaissance de Caroline Dudley Reagan, la femme de l’attaché commercial de l’ambassade américaine à Paris, qui a l’idée de réunir une troupe entièrement noire pour monter un spectacle à Paris. Caroline Dudley perçoit le potentiel de Joséphine et l’embauche. Caroline Dudley réussit à convaincre douze musiciens noirs dont Sydney Bechet, et huit choristes dont Joséphine Baker, soit vingt personnes, de partir pour Paris.

Le 2 octobre 1925 a lieu la première au Théâtre des Champs Elysées de la Revue Nègre. Le théâtre des Champs Elysées inauguré en 1913 avec les Ballets Russes et le Sacre du Printemps de Stravinsky, représentation qui faillit dégénérer en émeute sur cette très sélecte avenue Montaigne, un théâtre qui se veut un lieu d’avant-garde. Et c’est bien dans cet esprit qu’est présentée La Revue Nègre. Un spectacle qui avec le jazz et une libération des corps dans un lieu réservé aux expériences contemporaines et fréquenté par le « tout Paris » de l’époque,  permet à un genre populaire d’émerger en tant qu’art à part entière. Il révèle pour la première fois en France une authentique culture noire loin des clichés véhiculés par le colonialisme. Un spectacle qui inspire et raisonne auprès d’écrivains, de peintres, de poètes de l’avant-garde parisienne. Citons Jean Cocteau, Guillaume Apollinaire, Blaise Cendrars, Max Ernst, Fernand Léger, Pablo Picasso, Amedeo Modigliani, Georges Braque, en fait toute la crème de la scène artistique de cette première moitié du XX° siècle.

 

Paul Colin lito
Paul Colin lito.     Google images

 

Non seulement la Revue Nègre remporte un énorme succès mais elle déclenche des prises de position et des affrontements qui n’ont rien à envier à ceux survenus lors de la première du Sacre du Printemps en ce même lieu douze ans auparavant. La Revue Nègre est jouée à guichet fermé dans les capitales européennes. La suite c’est la partie la plus connue de la vie tellement riche et étonnante de Joséphine Baker, la partie de sa vie qui a été la plus médiatisée. Les Folies Bergères à partir de 1927, et tout le reste. Mais il y a toute une partie de la vie de Joséphine Baker beaucoup moins médiatisée mais qui pour moi est tout aussi importante et qui donne une autre dimension au personnage sorti de la rue et des poubelles de Saint Louis Missouri.

De la même manière qu’arrivée à New-York à 16 ans en 1922 elle a tout de suite su où ça se passait et a participé à la fondation du mouvement « Harlem Renaissance », une fois à Paris à 19 ans, c’est à Montmartre et Montparnasse qu’elle est. Elle se lie d’amitié avec Jean Cocteau, Picasso fait des portraits d’elle, Nadar la photographie, elle fascine Hemingway qui déclare « The most sensational woman anyone ever saw ». Elle devient l’égérie des Cubistes. Elle engage Georges Simenon comme secrétaire. C’est l’époque de l’Art Déco, et encore une fois Joséphine Baker est présente. Sa mise en scène, ses décors, ses costumes, ses danses et ses chansons seront une des sources d’inspiration des artistes parisiens. J’adore l’affiche pour le Casino de Paris de Louis Gaudin. Pour l’anecdote Joséphine Baker avait bien un guépard, Chiquita, qu’elle amenait régulièrement sur scène et qui en a effrayé plus d’un ! Elle devient l’artiste la mieux payée d’Europe, homme comme femme. En 1935 elle est la première héroïne noire d’une production cinématographique « Princess Tam-tam » qui sort en première à New-York.

 

Louis Gaudin Casino de Paris
Louis Gaudin Casino de Paris. Google images

 

En décembre 1934 elle est la diva dans l’opéra d’Offenbach. Il faut réaliser la quantité de travail, les heures et les heures de répétitions, qu’il faut pour qu’une voix passe du registre d’une revue à celui d’un opéra. Imaginez-vous, une afro-américaine diva en 1934 dans un opéra, l’opéra épitomé de la culture européenne ! C’est du jamais vu ! C’est un succès.  Dorénavant sa carrière sera autant celle de meneuse de revue que chanteuse d’opéras.  C’est Shirley Basset qui qualifiait Joséphine Baker de grande diva et qui jurait qu’au cours de toute sa carrière elle n’avait jamais vu et que probablement elle ne reverrait jamais  une si grande chanteuse avec une telle présence sur scène.

Joséphine Baker se dit que c’est le moment de retourner aux Etats-Unis. En 1936 elle se produit dans les Ziegfeld Follie sur Broadway à New-York. Mais les Etats-Unis ne sont pas prêtes à pouvoir et à vouloir apprécier la sophistication du jeu de Joséphine Baker et c’est un fiasco.  En 1937 elle décide de retourner en France. Elle y rencontre Jean Lion, un courtier aisé qui tombe amoureux d’elle. Il la demande en mariage. Elle accepte. La voilà Française.

 

1937 Ziegfeld Follies
1937 Ziegfeld Follies. Google images

 

La guerre déclarée, elle honore sa nationalité française et s’engage immédiatement et devient un agent du contre-espionnage français. Suite à la défaite de la France et dès novembre 1940 elle rejoint les services secrets de la France Libre. Un choix qui en dit long sur sa lucidité et la force de ses valeurs. Elle refuse de chanter pour l’occupant allemand contrairement à Maurice Chevallier. Elle s’acquitte durant la guerre de missions importantes, périlleuses et dangereuses qui mettent sa vie en danger. Elle est connue pour avoir passé les frontières et avoir utilisé ses partitions musicales pour dissimuler les informations qu’elle avait récoltées comme des listes d’officiers et d’espions allemands. De 1941 à 1944 elle opère depuis l’Afrique du Nord et habite le Maroc. Engagée en 1944 dans les forces féminines de l’armée de l’air, elle débarque à Marseille en octobre 1944 et participe à la campagne de libération de la France avec la première armée française. Son engagement et son dévouement à la résistance lui valent la médaille de la Résistance française avec rosette, la Croix de guerre 1939-1945 avec palme et les insignes de chevalier de la Légion d’honneur.

 

J Baker resistante :au débarquement allié, octobre 1944 photo :eklablog
J Baker resistante :au débarquement allié, octobre 1944 photo :eklablog. Google images

 

Le plus simple pour dire ce qu’a été son combat de résistante est de citer in extenso le décret du 9 décembre 1957 qui résume pourquoi elle est faite chevalier de la Légion et reçoit la Croix de guerre avec palme :

” Dès 1939, se met en rapport avec les services du contre-espionnage, fournissant de précieux renseignements, notamment sur l’éventualité de l’entrée en guerre de l’Italie, sur la politique du Japon et sur certains agents allemands à Paris. En octobre 1940, se met en rapport avec un officier du 2e Bureau. D’un courage et d’un sang-froid remarquables, transporte des messages secrets et continue à fournir des renseignements très utiles aux services alliés de l’intelligence service. Mobilisée pour la Croix Rouge, se dépense sans compter.

Robe C Dior : Portrait of Josephine Baker by Carl Van Vechten, 1951. Public domain via Library of Congress
Robe C Dior : Portrait of Josephine Baker by Carl Van Vechten, 1951. Public domain via Library of Congress. Google images

Quitte Paris pour la Dordogne, soupçonnée par les allemands de cacher des armes, une perquisition est opérée dans sa propriété, fait preuve d’un courage et d’un sang-froid remarquables. Afin de faciliter le départ d’agents de renseignements pour l’Angleterre, monte une troupe artistique composée uniquement de gens désireux de rallier les F.F.L. ; passe en Espagne, soi-disant à destination du Brésil. A Lisbonne, reçoit un télégramme de Londres lui demandant d’organiser en France un nouveau service de renseignements. Rejoignant Marseille, mise en rapport avec un agent de renseignements est obligée de reprendre son activité artistique. Voulant quitter le sol de France part au Maroc en 1941, collabore avec les mouvements de résistance Française.
Invitée dans les Ambassades et les Consulats lors d’une tournée en Espagne, recueille de précieux renseignements. Dès le débarquement allié en Afrique du Nord, à peine remise d’une longue maladie, s’engage dans les Formations Féminines des F.A.F.L. – Envoyée au Moyen-Orient, met son talent, son énergie au service des Combattants Français et alliés. Suit le corps Expéditionnaire Français en Italie. Belle figure de la femme française au service de la Résistance”.

A la Libération elle prend sa place à part entière et avec panache parmi tout ce que Paris et la France comptent d’intellectuels, de politiciens, d’artistes. Elle se lie d’amitié avec Christian Dior et Pierre Balmain. Elle est leur inspiration, et l’un comme l’autre aime l’habiller. Mais la France et l’Europe sont dévastées, le secteur de la Haute Couture subit de plein fouet ce temps de misère.

En 1949 Joséphine Baker est de nouveau sur scène aux Folies Bergères. Forte de l’héroïsme qui lui est reconnu elle se libère et, que ce soit dans sa musique ou les sujets traités, élargit considérablement les sources de son inspiration. Sa revue est un succès énorme et Joséphine Baker retrouve sa place de plus grande star parisienne et française.

Comme on peut l’imaginer elle n’est pas femme à rester sur l’échec de son retour aux US de 1936, et estime que c’est le moment de faire savoir qui elle est et de s’imposer comme artiste dans son propre pays. En 1951 elle a une proposition de se produire dans un night-club de Miami pour un cachet hors norme de 10.000 dollars. Mais voilà, par principe elle refuse de se produire dans des lieux interdits aux noirs. Aux Etats-Unis on est en pleine période de « Jim Crow », d’apartheid. Elle pose comme condition à son engagement que le night-club soit déségrégationné et ouvert aux noirs comme aux blancs. Après de difficiles négociations le club finit par accepter à contre cœur.

Elle se dit que son retour aux US peut être l’occasion d’aider ses amis Christian Dior et Pierre Balmain et la haute couture française à conquérir le marché nord-américain qui, contrairement à ceux de France et d’Europe, est en pleine expansion économique. Elle propose à Christian Dior et Pierre Balmain de partir avec tout un lot de robes qu’ils ont conçues pour elle et de les porter sur scène lors de ses représentations. A Miami le spectacle marche à guichet fermé. Les critiques et le public sont en admiration devant ses tenues signées Christian Dior et Pierre Balmain. Elle ouvre le marché américain à la haute couture française, elle en est sa première ambassadrice.

Fort du succès de la revue à Miami, elle décide d’emmener son spectacle pour une tournée américaine question de remettre les pendules à l’heure par rapport à l’échec de 1936. Sa tournée est un triomphe. Elle se termine par une parade dans Harlem suivie par plus de 100.000 personnes. Quelle revanche !

Le 19 octobre 1951 à New-York, après son spectacle, elle choisit d’aller au « Stork Club », un des clubs les plus selects et huppés de Manhattan. Un incident survient : elle rencontre des difficultés à se faire servir. A New-York, à l’époque, les lieux les plus selects faisaient tout pour décourager la présence de noirs dans leur établissement. Il se trouve que la jeune Grace Kelly, 22 ans, la future princesse Grace, une star montante de la télévision, est présente à une table voisine avec un groupe. Grace Kelly se rend compte de ce qui est en train de se passer, elle intervient et prend le parti de Joséphine Baker. D’un commun accord les deux tables se lèvent et quittent le club.  C’est le début d’une longue amitié entre les deux stars et d’une histoire qui en dit long sur la situation politique des Etats-Unis de l’époque.

Le soir même de l’incident Joséphine Baker téléphone à Walter White, l’homme à  la tête du NAACP, l’organisation de défense des droits des noirs la plus importante des Etats-Unis. Le lendemain une manifestation convoquée au pied levé par le NAACP a lieu devant le Stork Club. Pendant la démonstration Joséphine Baker au cours d’une interview à la radio new-yorkaise annonce que Walter Winchell était bien présent au Stork Club au moment de l’incident mais qu’il n’a pas daigné intervenir. A l’époque Walter Winchell est le journaliste de télévision le plus populaire des Etats-Unis. Le même jour à la télévision Walter Winchell lui répond et nie qu’il y ait eu un incident. Il va même jusqu’à insinuer que Joséphine Baker aurait des sympathies communistes et peut-être même qu’elle le serait, il suffit de constater ses relations avec des communistes notoires Européens et son séjour en URSS en 1936.

 

1936 Stork Club démonstration
1936 Stork Club démonstration

 

C’est l’époque de la guerre froide. Les Etats-Unis et l’Union Soviétique s’affrontent. Le bloc communiste ne se prive pas de décrire à quel point les afro-américains sont privés des droits fondamentaux dans un pays qui se dit être le pays de la liberté et de l’égalité. Joséphine Baker dit haut et fort ce qu’elle pense et vit. Elle dénonce le système ségrégationniste institué par la législation du Code Noir et dénonce le système “Jim Crow” et le régime d’apartheid qui en découle. Et quand elle parle elle est entendue dans le monde entier. Ce n’est pas pour plaire au gouvernement des Etats-Unis.

Winchell entretient des relations avec Edgar Hoover à la tête du FBI et avec Martin Dies, membre du Ku Klux Klan, à la tête du HUAC, le comité du sénat qui est chargé d’enquêter sur le comportement des citoyens qui auraient des liens avec toute activité décrétée “anti-américaine”, notamment toute activité qui pourrait être associée au communisme. Un comité où le sénateur Joseph McCarthy est des plus actifs à tel point que cette période entre fin 1940 et fin 1950 sera connue comme celle du “maccarthisme”, la chasse aux sorcières, Charlie Chaplin en sera une, allant jusqu’à devoir s’exhiler. C’est sûr que pour Hoover, Dies et McCarthy, les propos de Joséphine Baker sur le manque de justice et d’égalité aux Etats-Unis ne peuvent être qu’inspirés par le communisme. Résultat: le visa de travail aux Etats-Unis de Joséphine Baker lui est subitement retiré. Elle est obligée d’annuler tous ses contrats et de retourner en France. Il se passera dix années avant qu’elle remette les pieds sur sa terre natale.

Du coup elle se produit davantage sur la scène internationale, que ce soit en Amérique du Sud, aux Caraïbes, en Europe de l’ouest comme de l’est. Le gouvernement des Etats-Unis fait pression sur les gouvernements sud-américains et caribéens qu’elle estime être sa chasse gardée, pour qu’ils interdisent à Joséphine Baker de se produire professionnellement. En novembre 1950 elle réussit quand même à se produire pour la première fois à La Havane au théatre America, la salle ne désemplit pas. Le public cubain l’adore et elle le lui rend. C’est l’époque où la mafia étatsunienne a mainmise sur l’économie cubaine.

 

J Baker La Havana La Baker en el centro, rodeada de músicos y amigos. Se destacan el pianista Felo Bergaza y la compositora Zoila Castellanos, Tania. (Foto tomada de todocuba.org)
J Baker La Havana La Baker en el centro, rodeada de músicos y amigos. Se destacan el pianista Felo Bergaza y la compositora Zoila Castellanos, Tania. (Foto tomada de todocuba.org). Google images

 

En vue d’une prochaine visite à La Havane en Janvier 1952 elle loue une suite à l’hôtel National, propriété de Lucky Luciano. Lorsque la direction s’aperçoit que Joséphine Baker est noire la réservation est annulée et elle est informée qu’une erreur a été commise et que malheureusement il n’y a plus de disponibilités. Au cours de ses tournées en Amérique Latine elle crée une association contre le racisme et la discrimination à l’échelle du continent sud-américain avec son siège à Buenos-Aires où elle est proche du couple présidentiel Juan et Eva Peron.

Le 13 février 1953, au cours de sa troisième visite à La Havane, à lieu une manifestation étudiante contre la dictature de Fulgencio Batista. Un étudiant est tué. Sa dépouille est déposée dans le grand amphithéâtre de l’université et une veillée mortuaire est organisée. Joséphine Baker y participe. Elle y rencontre pour la première fois Fidel Castro, étudiant à l’université de La Havane. Le lendemain la dépouille de l’étudiant est emmenée au cimetière lors d’un défilé suivi par des milliers de personnes avec Fidel Castro en tête, Joséphine Baker est à ses côtés. Le 18 février elle est arrêtée par la police de Batista. Elle est interrogée mais finalement relâchée grâce à des pressions extérieures. Elle finit sa tournée le même mois au théatre Campoamor et fait savoir avec tristesse qu’elle ne reviendra pas à Cuba tant que Batista y est au pouvoir.

 

Josephine Baker canta en un campamento en Cuba en 1966. (Foto Cortesía Jaime Jaramillo)
Josephine Baker canta en un campamento en Cuba en 1966. (Foto Cortesía Jaime Jaramillo). Google images

 

En 1965, Batista en fuite et Castro au pouvoir, Joséphine Baker est invitée pour la Conférence Tricontinentale qui a lieu à La Havane. Elle s’enthousiasme pour la multiculturalité, la diversité des origines, les métissages que représentent les délégués de la Tricontinentale et elle le fait savoir. Elle se produit gratuitement à plusieurs reprises. Son spectacle passe en direct et dans son entièreté sur la télévision nationale. Elle est l’invitée personnelle de Fidel Castro qui lui offre de passer l’été avec tous ses enfants dans une villa en bord de mer.

Faisons un petit flash back et revenons à 1963 à Washington. Le 28 août a lieu la marche pour le Travail, la Justice et la Liberté. La plus importante manifestation qui ait jamais eu lieu en faveur des droits civiques : entre 250.000 et 500.000 personnes au Lincoln Memorial. Le jour où Martin Luther King délivre son discours devenu si emblématique : « I Have a Dream ». Parmi tous les speakers une femme a parlé ! Joséphine Baker. Elle n’y parle pas en tant que star internationalement connue mais en tant que militante. Et pour qu’on ne s’y trompe pas elle y est venue dans son uniforme de lieutenant des Forces Françaises Libres portant décorations et médailles, notamment celles de la Résistance française avec rosette, la Croix de guerre 1939-1945 avec palme et les insignes de chevalier de la Légion d’honneur, Joséphine Baker délivre un discours de vingt minutes.

Elle parle en tant que femme noire qui a subi de plein fouet la ségrégation, en tant que femme noire qui a combattu cette oppression avec ses armes et à sa façon, en tant que femme noire qui connait la place de la femme noire dans sa communauté. Elle a parlé en tant qu’héritière de ces femmes noires qui militent à la fois pour la maîtrise de leur corps, la sécurité et le bonheur au sein de leur communauté tout en militant pour la pleine citoyenneté de droit de cette communauté. En parlant d’amour et de bonheur comme pendant de ceux de la justice et de la liberté elle contribue à la pleine représentation des femmes noires au sein du mouvement des droits civiques.

J Baker march on Washington Josephine Baker at the March on Washington
J Baker march on Washington Josephine Baker at the March on Washington. Google images

 

Désormais elle consacre beaucoup de son temps et de son énergie à la cause des afro-américains. A travers le NAACP elle fait d’innombrables conférences et discours notamment dans les universités à majorité noire. A tel point qu’après l’assassinat de Martin Luther King, sa veuve Coretta Scott King, lui demande si elle voudrait bien prendre la suite de son mari à la tête du Mouvement des Droits Civiques. Après bien des jours de réflexion Joséphine Baker décline l’offre argumentant que ses enfants étaient encore trop jeunes pour pouvoir se passer de leur mère.

Bonne occasion de présenter un épisode de l’histoire de Joséphine Baker et de sa « tribu arc-en-ciel » au château des Milandes.

C’est en 1941, alors en mission d’espionnage pour la France libre au Maroc, qu’elle accouche d’un enfant mort-né. Elle contracte alors une grave infection poast-partum et subit une hystérectomie. Elle reste près d’un an allaité. A peine remise elle repart au combat dans la lutte contre Hitler. Mais un des grands désirs et rêves de sa vie, enfanter, lui est définitivement refusé. Qu’à cela ne tienne elle sera la mère des douze enfants de la « tribu arc-en-ciel » du château de Milandes: Akio et Janot du Japon, Jari de Finlande, Luis de Colombie, Jean-Claude, Moïse et Noël de France, Brahim et Marianne d’Algérie, Mara du Venezuela, Kofi de Côte d’Ivoire, Stelina du Maroc. Et Dieu sait si elle leur en donnera de l’amour maternel, de son temps et de ses ressources financières au point même de mettre en péril son bien-être physique et matériel.

 

J Baker avec tous ses enfants ou famille
J Baker avec tous ses enfants ou famille.  Google images

 

En 1964 le Château des Milandes est en faillite. Joséphine Baker emploie toute son énergie pour renflouer les caisses en se produisant sans interruption. Elle parvient à résister, mais en 1968 le déficit financier est tel que le château est vendu. Toutefois elle obtient le droit d’y rester jusqu’en mars 1969. Alors qu’elle est en tournée elle apprend que le nouveau propriétaire a investi les lieux. Elle rentre aux Milandes où l’électricité et l’eau sont coupées et se séquestre dans la cuisine. Elle entame une grève de la faim, du jamais vu en France. Sortant de la cuisine pour aller chercher de l’eau à l’extérieur, elle trouve la porte de la cuisine verrouillée à son retour. Elle décide de ne rien lâcher et passe la nuit dehors recroquevillée sur les marches du perron. C’est l’hiver et il pleut. Souffrante, elle est hospitalisée. Finalement elle obtient une autorisation judiciaire lui permettant de réintégrer la cuisine.

 

 

Grace Kelly & J Baker
Grace Kelly & J Baker. Google images

 

Complètement ruinée, son amie Grace Kelly, maintenant princesse de Monaco, lui offre un logement à Roquebrune-Cap-Martin et l’invite à se produire à Monaco. Rapidement elle remonte sur scène, d’abord à l’Olympia, puis au Carngie Hall à New York en 1973 où elle a finalement droit à une standing ovation, au Palladium de Londres et au Gala du cirque à Paris en 1974. Le 24 mars 1975, pour fêter ses cinquante ans de carrière française et soutenue par Grace Kelly, elle inaugure la rétrospective « Joséphine à Bobino ». Toutes les places sont vendues des semaines à l’avance. Lors de la première, dans la salle, en plus de la princesse Grace et du prince Rainier on peut voir Sophia Loren, Mick Jagger, Diana Ross, Liza Minelli, Alain Delon, Jeanne Moreau, Pierre Balmain et bien d’autres. La critique est dithyrambique. Tous les soirs le public est enthousiaste et la salle ne désemplit pas. Encore une fois, contre vents et marées Joséphine Baker reprend les commandes de sa vie d’artiste et retrouve sa position de star. Le 9 avril, après sa quatorzième représentation à Bobino, Joséphine Baker rentre chez elle, se couche. Elle ne se réveillera pas. Quelle plus belle fin de vie pouvait-on imaginer pour la bête de scène qu’elle était ! Et encore une fois avec quel panache, à nouveau la star adulée qu’elle a su chaque fois redevenir !

 

J Baker funeral procession
J Baker funeral procession. Google images

 

En dehors de son parcours exceptionnel ce que m’inspire le plus Joséphne Baker c’est sa détermination, ses valeurs, ses engagements, sa résilience, son énergie vitale, son intelligence, son charisme, son élégance, son humanisme.

Quelques citations de Joséphine Baker qui situent le personnage :

« J’étais l’idole sauvage dont Paris avait besoin. Après quatre années de violence (la guerre 14-18), j’ai symbolisé la liberté retrouvée, la découverte de l’art nègre, du jazz. J’ai représenté la liberté de me couper les cheveux, de me promener nue, d’envoyer tous les carcans au diable, y compris le corset. »

Elle sait se servir des stéréotypes ambiants pour dans un même temps exprimer et faire passer des idées et des comportements qui sont à l’avant-garde de l’esprit du temps. Tout en satisfaisant le goût d’exotisme elle est subversive, rebelle et visionnaire.

Son style est transgressif et ses tournées affolent des pays qui vont bientôt basculer dans le fascisme. Ainsi, l’Église catholique parvient à faire interdire ses spectacles dans de grandes capitales, comme Vienne ou Munich. Les manifestations racistes empêchent certaines représentations d’avoir lieu. Mais Joséphine ne fait pas partie de celles qui renoncent. Au contraire, elle fait savoir haut et fort qu’elle est contre le racisme et l’antisémitisme à un moment où la grande majorité se tait et quand de telles déclarations peuvent avoir des conséquences graves.

En septembre 1939, dès la déclaration de guerre, Joséphine Baker veut s’engager. Elle rencontre Jacques Abtey, chef du contre-espionnage militaire à Paris. Elle se remet à lui en ces termes :

«  La France a fait de moi ce que je suis. Les Parisiens m’ont offert leur cœur. Je suis prête, capitaine, à leur donner aujourd’hui ma vie. Vous pouvez disposer de moi comme vous l’entendez. »

 

Il n’y a pas de détour. La parole vaut l’acte, l’engagement est total.

S’en suit la défaite française et l’armistice du 22 juin 1940. Elle fait partie des résistants de la première heure. Dès le 24 novembre 1940 elle s’engage dans les services secrets de la France libre, toujours via le commandant Abtey qui restera son officier traitant jusqu’à la Libération. Une détermination à toute épreuve. Sa vie, elle la risquera plus d’une fois au nom de la France.

 

Enfin, au mois de mars 1969, alors que tout est perdu, qu’elle se retrouve à passer la nuit dehors, comme l’enfant de la rue de Saint Louis Missouri qu’elle fut, elle a la force de se rappeler une étape de son époustouflant parcours et grâce à  lui à maintenir sa tête hors de l’eau et surmonter l’affreux présent. Elle manifeste là son extraordinaire énergie vitale, une énergie vitale qui se fait d’autant plus grande que la situation est désespérée et que toutes les forces se sont liguées contre elle.

 

J Baker Perron
J Baker Perron.  Google images

 

« Assise sur ce perron où l’on a souillé mon âme, je sais que je porterai jusqu’à ma tombe l’ovation que m’a réservée Paris, le 15 août 1944, lorsque je suis revenue sous-lieutenant des filles de l’air. »

 

La vie de Joséphine Baker fut une mise en scène et cette mise en scène est devenue sa vie. Une femme qui a su prendre le pouvoir sur les images et qui, comme l’écrivent Lilian Thuram et Pascal Blanchard dans le catalogue de l’exposition « L’Invention du Sauvage », a su dépasser la caricature pour en faire une arme d’émancipation dans tous les domaines qu’elle a touchés.

 

 

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